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Interview de Ravic Mbusu Ndongo Wong : État des lieux du Basket-ball à Kinshasa !

Voici une interview de Ravic Mbusu Ndongo Wong, acteur majeur du basket-ball congolais, en tant qu’ancien joueur, et entraîneur au sein de sa propre Académie. Ce dernier nous fait un état des lieux de la situation du basket à Kinshasa et en République Démocratique du Congo.

JJ : En premier lieu, présentez-vous, s’il vous plaît!

Je suis Ravic Mbusu Ndongo Wong, 33 ans, ancien basketteur devenu coach, scout et consultant dans le domaine du basketball, ainsi que second vice-président de l’Entente Provinciale de Futsal de Kinshasa.

J’ai commencé en 2004 à pratiquer le basketball avec le club du Biso Na Biso (commune de Lemba, Kinshasa), avec l’ancien joueur NBA évoluant aujourd’hui en Espagne(Fuenlabrada), Christian Eyenga.
Par la suite, j’ai joué pour le club de Jeunesse et Avenir où j’ai été vice-champion de Kinshasa en 2010, puis j’ai continué en Afrique du Sud pour le club Egoli Magic ainsi que les Kempton Park Knights. J’ai également été présélectionné en Équipe Nationale pour les éliminatoires de l’Afrobasket Junior 2010, mais j’ai été écarté pour cause de blessure.
L’idée d’entraîner m’est venue en Afrique du Sud. A l’époque, j’avais décidé avec quelques amis de promouvoir la pratique du basketball à Kempton Park(Province du Gauteng), alors que la municipalité m’avait confié un rôle au sein de leur plus grande école publique( Sir Pierre Van Ryneveld High School). Et depuis, c’est devenu pour moi une véritable passion.

JJ : Pouvez-vous nous parler de votre Académie ?

Elle s’appelle l’Académie des Sports du Congo(ACS-DC) et a été créé en 2015. Actuellement, elle offre des work-out individuels pour les joueurs élites, ainsi qu’une formation d’apprentissage du basketball, à partir de 5 ans.
Les débuts ont commencé sur un demi-terrain de mon quartier d’enfance(Debonhomme-Matete). J’y ai d’abord rencontré tout type d’aspirant basketteur présent là-bas, puis au bout de quelques mois, j’ai décidé avec des amis de créer l’équipe du BC Debonhomme.
Par la suite, j’ai commencé à donner des work outs individuels dans d’autres lieux, et notamment à travailler avec certains joueurs et joueuses évoluant en Liprobakin(Ligue Provinciale de Basketball de Kinshasa). On peut notamment trouver Eddy Bakajika, Nora Balongya, Fabrice Mangwa, Mike Numbi(Japon), Parfait Balu (France), Grâce Mankubu(Canada), ou encore Jeff Ngandu(NCAA1).
Parmi les autres produits de mon Académie, il y a Ben Tshaka et Johnny Djema, qui ont tous deux obtenu des bourses d’étude dans un lycée américain à Lexington dans le Kentucky.

JJ : Comment le basket-ball est-il perçu au Congo, quand on sait à quel point le football y est mis en avant ?

Le basketball n’est hélas pas reconnu à sa juste valeur en RDC, et ce alors qu’il est considéré comme le deuxième sport en terme de pratiquants.
Par le passé, ce sport a pourtant connu l’époque glorieuse des Grandes Dames, championnes d’Afrique à multiples reprises, avec une participation aux jeux olympiques de 1996. Néanmoins, bien que cela soit resté dans les annales, la relève n’a pas eu les moyens suffisants pour assurer cette continuité.
Depuis, le basketball n’attire plus autant de monde lors des matchs, et petit à petit, certaines personnes ont contribué au discrédit de ce sport auprès de l’État, empêchant cette discipline de bénéficier d’une prise en charge adéquate par le gouvernement congolais. Tout ceci entraîne donc des difficultés pour combler le manque de gymnases, assurer les déplacements des équipes nationales, ainsi que des problèmes de frais, le tout occasionnant de nombreux forfaits et bien d’autres problèmes.

JJ : Dikembe Mutombo fut le premier joueur NBA en provenance du Congo. A-t-il eu un impact sur la jeunesse congolaise ?

Honnêtement, la carrière de Dikembe Mutombo (Hall of Famer drafté en 1991 par les Denver Nuggets) n’a pas eu de véritable impact sur le développement du basketball local, si bien qu’il ait fallu attendre la fin de sa carrière pour voir un nouveau congolais drafté (Christian Eyenga, drafté en 2009 par les Cleveland Cavaliers).
Contrairement à ce qui se passe au Nigéria et au Sénégal(pour ne citer qu’eux), son parcours ne s’est hélas pas fait suffisamment ressentir en terme de projet structurel.

JJ : Pensez-vous que la nouvelle génération de basketteurs congolais(Bismack Biyombo, Emmanuel Mudiay ou encore Serge Ibaka) peut apporter un plus au sport et à la jeunesse?

Oui, cette génération a davantage contribué à ouvrir les portes de l’étranger au basketball congolais, et ce grâce à l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux, devenus des outils non négligeables pour le développement de la pratique du sport (YouTube, Instagram Facebook,,…).
Grâce à cela, les joueurs peuvent partager leurs work-outs et matchs avec un public bien déterminé, ce qui permet à ce dernier de se faire une image du développement local de ce sport , facilitant le recrutement de jeunes talents. Egalement, l’organisation de camps d’entraînement internationaux ayant lieu à Kinshasa(BWB Africa,Adidas Nations…) permet aux jeunes de montrer leur talent, avec comme objectif de pouvoir jouer au delà du continent.

JJ: Comment les congolais voient-ils la NBA? Et surtout, est-il possible de la suivre au Congo?

La NBA est aujourd’hui vue d’une manière extraordinaire au Congo.
Bien que l’actuelle génération ne connaisse pas toujours grand chose du basketball, elle reste focalisée sur l’image des stars de la grande ligue qui s’affichent avec d’autres célébrités faisant le buzz, créant une certaine curiosité dans le commun des congolais. La ligue de l’excellence, de la gloire, de l’enrichissement… c’est ainsi que les congolais perçoivent la NBA.
Aujourd’hui, cette ligue est suivie grâce à la télévision par satellite dont les abonnements sont coûteux. Mais de par les bars et les pubs, toute personne peut regarder un match NBA, moyennant sa consommation.

JJ : Quel parcours peut être possible à Kinshasa, pour un jeune qui rêve de haut niveau ?

En parlant de mon expérience personnelle, plus un jeune quitte tôt le pays, plus ses chances d’atteindre le haut niveau sont élevées. C’est vers 13-14 ans qu’il est préférable de quitter le pays pour se former davantage dans ce sport, ou au plus tard lors de ses 16 ans.

JJ : Comment sont organisés les championnats à Kinshasa et au Congo ?

À Kinshasa et dans d’autres provinces, il y a des championnats de ligues provinciales et d’ententes urbaines, permettant aux meilleurs équipes de s’affronter lors de la Coupe du Congo. Il n’y a officiellement que des championnats seniors, avec peu de catégories d’âge. Du coup, le développement du basketball, du bas âge jusqu’à l’âge adulte, n’y est pas vraiment favorisé, en raison d’une gestion un peu décousue de ce dernier.

JJ : Trouvez-vous des inconvénients concernant ces championnats ? Si oui, voyez-vous des solutions pour mieux les développer ?

Oui, il y a pas mal d’inconvénients dans l’organisation de ces championnats, tant dans la forme que dans le fond. Un réaménagement structurel s’impose, car les organisateurs font des efforts avec peu de moyens, et se retrouvent face à des problèmes financiers comme logistiques, ce qui freine souvent leurs idées pour développer le basketball. Mais le problème fondamental pour toute discipline congolaise, c’est que la loi sportive ne favorise pas tellement l’attraction du sponsoring et du mécénat dans leur organisation.

JJ : Comment évolue la sélection nationale ?

La sélection nationale masculine est comme un phénix qui ne cesse de renaître de ses cendres.
Avec une participation jugée louable à l’Afrobasket en 2017(Tunisie), ainsi qu’un titre de champion de l’Afrocan en Septembre 2019, elle a également participée aux éliminatoires de l’Afrobasket 2021, à Kigali (Rwanda). Mais en plus d’avoir lieu dans un contexte de Covid, ce dernier ne cessera sûrement pas de faire parler de lui. Et pour cause: des primes non payées jusqu’à ce jour, des conditions d’entraînement et de déplacement indignes d’une équipe nationale senior, et même des juniors délaissés et obligés de déclarer forfaits, faute de moyens.
On peut donc remarquer que l’Etat ne joue pas pleinement son rôle de garant des équipes nationales, pour tous les sports.

JJ : Quels sont les enjeux de la fédération pour le Basket-Ball, au Congo ?‌

N’ayant jamais compris la politique de la FEBACO (Fédération de Basketball Congolais), j’ignore quels sont ses enjeux. Plusieurs objectifs lui sont assignés, mais je sens que les dirigeants ne font pas assez d’efforts pour les atteindre, l’organisation des compétitions étant devenue depuis un moment leur mission essentiel.
Il y a peu de place accordée à la formation des cadres, ainsi qu’au développement du basketball pour les jeunes et celui du milieu rural, la coupe du Congo n’étant plus de nos jours qu’une affaire de trois ou quatre ligues provinciales.
Depuis un certain temps, il n’y a pas eu de nouvelles ligues créées à travers le pays. Certes, la RDC est vaste, mais des efforts doivent être faits dans ce sens là, pour promouvoir la pratique de ce sport sur toute l’étendue du territoire national.

JJ : Le 3X3 est une nouvelle discipline olympique. Comment évolue le 3X3 à Kinshasa ?

Le 3X3 peut représenter l’avenir du Basketball en milieu urbain, de par son côté freestyle, fun et dynamique.
Mais il est aussi à l’image du Basketball traditionnel à Kinshasa : pas trop d’Event Makers, malgré une volonté de la part de la coordination nationale, mais qui se manifeste plus dans les compétitions internationales avec la sélection.
Et du coup, comme il n’y a pas assez de tournois locaux (moins de 10 par an), cette discipline ne peut parvenir à se développer ni dans Kinshasa, ni dans tout le pays.

JJ: Pouvez-vous nous en dire plus sur le Streetball congolais ?

Le streetball congolais a perdu de sa ferveur. Nous avons connu des années AND1 Tours(avec entre autre A.O, Hot Sauce, Professor…) où l’on voyait des jeunes dans des tournois de streetball, sur des terrains spécifiques un peu partout à Kinshasa. Mais ce vent a pratiquement disparu, et l’on voit de moins en moins ce genre d’initiative.

JJ : La question qui fâche : dans quel état se trouvent les terrains et les salles de Kinshasa ? Et ce, en sachant qu’on a récemment appris l’absence de palais des sports dans tout le pays, et que la première division joue sur un terrain extérieur assez vétuste, nommé le stade des martyrs !?

Wow, c’est vraiment la question qui fâche !
L’état des terrains se résume en un seul mot: « Délabrement »!
Et c’est un problème très avancé, car bien que le Basketball soit normalement un indoor sport, depuis son arrivée en RDC il ne se joue qu’à l’extérieur. La compétition nationale se joue au stadium des martyrs et au cercle SCTP à Kauka, où vous trouverez des panneaux à hauteurs différentes, sur du pavé, sans vestiaires, sans eau ni toilettes. C’est inadmissible qu’au 21ème siècle, on soit contraint de faire des compétitions de Basketball sous le soleil, et que les matchs soient interrompus quand il pleut. Une vraie tristesse!
Enfin, les terrains à travers la ville sont en très mauvais état. Et même si nous avons quelques terrains privés et quelques gymnases appropriés à la pratique du basketball, ils ne sont hélas pas facilement accessibles à tous.

JJ : Si vous étiez un son, lequel seriez-vous?

C’est un peu difficile de le dire! J’ai grandi avec plusieurs cultures, la Rumba, le Zouk, le Hip Hop, House music et bien d’autres. Bien qu’il soit difficile de dire à quel son je puisse correspondre, je dirais tout de même Juicy, de Notorious BIG.

JJ : Quels sont vos objectifs, à court comme à moyen termes?

Mes objectifs à court et à moyen termes sont de pouvoir offrir à la jeunesse congolaise un espace d’expression, à travers la pratique des sports, notamment celle du basketball. Offrir des opportunités de bourses d’études en Amérique du Nord, de par mon Académie dont la devise reste « Education throughout sports », ou « L’éducation à travers les sports ». Nous voulons créer une nouvelle classe de leaders à travers le sport, comme ça s’est fait dans d’autres pays du monde entier. Je pense à José Luis Chilavert(Paraguay), le président Georges Weah(Libéria), Michael Jordan, Dikembe Mutombo, Gorgui Dieng, LeBron James, Cristiano Ronaldo, Lionel Messi, Tony Parker et tant d’autres.
Nous voulons que cette plateforme soit comme un pipeline par lequel des talents enfouies pourront s’exprimer, jusqu’à atteindre les plus hauts sommets de notre société. Et à leur tour, ils pourront faire un « Giving Back to the community », devenant alors des modèles pour plus jeunes qu’eux.
Nous partons toujours du principe qu’un bon athlète peut être un bon étudiant, ainsi qu’un bon citoyen pour sa nation.

JJ : Le Coronavirus touche le monde entier. Où en est la situation à Kinshasa?

Oui, le Coronavirus touche le monde entier et a fait beaucoup de victimes. Mon seul regret pour les habitants de Kinshasa, c’est la mauvaise gestion de la situation par les autorités. Cela a permis à la population de douter sérieusement de l’existence de cette maladie. Il y a des milieux à Kinshasa où les gestes barrières ne sont pas du tout respectés, où les gens ne portent pratiquement pas de masques, et c’est bien triste.

JJ : Quel sera pour vous le mot de la fin?

Tous les acteurs actifs ou passifs doivent juste comprendre que le développement du basketball local est l’affaire de tous les congolais, et non uniquement de ceux qui vivent au Congo. Où que l’on soit, tout le monde doit mettre la main à la pâte pour que cela se matérialise.